
Le cupping : comment on note un café sur 100
Un café de spécialité est noté au moins 80 sur 100. Tout le monde cite ce seuil, presque personne n'explique comment on fabrique le chiffre. Il sort d'un exercice précis, le cupping, qui se fait à l'aveugle sur cinq tasses, à la cuillère, avec une balance et un chronomètre. Voici le protocole, le calcul, et ce que deux points changent réellement en tasse.
Ce qu'est un cupping, et ce que ce n'est pas
Un cupping n'est pas une dégustation conviviale. C'est une mesure, et elle est construite pour éliminer tout ce qui pourrait fausser le jugement : la marque, le prix, l'origine, la forme de la tasse, la méthode d'extraction, et jusqu'au plaisir du dégustateur.
D'où ses contraintes, qui paraissent absurdes de l'extérieur. Pas de filtre, pas de machine, pas de recette : le café moulu infuse librement dans de l'eau chaude, et on le goûte à la cuillère en aspirant fort, pour vaporiser le liquide sur tout le palais. Cinq tasses du même lot, parce qu'un lot n'est pas homogène et qu'une tasse sur cinq peut trahir un défaut que les quatre autres cachent. Et à l'aveugle, parce qu'un dégustateur qui sait qu'il goûte un Geisha panaméen note un Geisha panaméen.
Ce protocole est celui de la Specialty Coffee Association. Ce n'est pas une norme légale, c'est la référence privée d'une association professionnelle, largement adoptée parce qu'elle est la seule qui permette à un acheteur de Lyon et à un producteur de Huye de parler du même café avec les mêmes mots. Nous détaillons ce point, et ses limites, dans l'article qui explique pourquoi le seuil est fixé à 80 points.
Le protocole, geste par geste
Voici la séquence, telle qu'elle se déroule sur une table de cupping. Elle dure environ une demi-heure pour une série de lots, et chaque étape a une raison d'être.
- La torréfaction d'échantillonneutre, jamais flatteuseLe vert est torréfié sur un profil clair et standardisé, conçu pour révéler le grain et non pour l'habiller. C'est volontaire : on juge le café, pas le travail du torréfacteur. Un profil plus foncé gommerait les défauts autant que les qualités.
- Le reposde huit à vingt-quatre heuresUn café fraîchement torréfié dégaze. On attend que le grain se stabilise, sinon la fragrance mesurée est celle du gaz, pas celle du café.
- La pesée et la mouture8,25 g pour 150 mlMême dose, même mouture, même ratio pour tous les lots de la série. On moud juste avant de servir, et on moud chaque tasse séparément pour éviter qu'un reste de mouture du lot précédent ne contamine le suivant.
- La fragrance sècheavant l'eauOn sent la mouture sèche, tasse par tasse. C'est la première moitié de l'attribut fragrance et arôme, et c'est le moment où un défaut de fermentation se repère souvent le plus vite.
- L'eau à 93 °Cversée d'un coupPas de pré-infusion, pas de versement en spirale. L'eau est versée sur toute la mouture, qui remonte et forme une croûte en surface. On ne touche à rien pendant quatre minutes.
- Le cassage de la croûteà quatre minutesOn repousse la croûte avec le dos de la cuillère en mettant le nez au-dessus : c'est l'arôme humide, le moment le plus expressif de tout l'exercice. Puis on écume la surface pour retirer la mousse et les particules.
- La dégustation à trois températureset le café changeOn goûte quand la tasse est très chaude, puis tiède, puis presque froide. Un café ne se livre pas à la même température : l'acidité se lit à chaud, la sucrosité et le corps en refroidissant, et certains défauts n'apparaissent qu'à la fin. Un lot qui tient jusqu'au froid est un bon lot.
- La notationpar quarts de pointChaque attribut est noté séparément, tasse par tasse pour ceux qui le demandent, par quarts de point. On additionne, on retranche les défauts, on obtient le chiffre. Le dégustateur ne connaît ni l'origine ni le prix du lot qu'il vient de noter.
Comment on arrive à un chiffre
C'est la partie que presque aucune page française n'explique, et c'est pourtant de l'arithmétique.
Dix attributs sont notés. Sept d'entre eux mesurent une qualité et se notent de 6 à 10 par quarts de point : fragrance et arôme, saveur, saveur résiduelle, acidité, corps, équilibre, et le jugement d'ensemble du dégustateur. Les trois autres valent 10 points chacun et servent à pénaliser : sucrosité, tasse propre, uniformité. Sur ces trois-là, on retire deux points par tasse défectueuse parmi les cinq.
Un lot de spécialité sans défaut part donc avec 30 points acquis sur les trois attributs pénalisants, et tout se joue sur la moyenne des sept autres. L'opération inverse est instructive : retirez 30 de la note finale, divisez par sept, et vous obtenez la moyenne réelle attribuée aux sept qualités.
Nos sept notes, et ce qu'elles valent
Appliquée à notre catalogue, cette division donne un résultat qui remet les notes à leur place. Sept lots, sept notes attribuées en dégustation à l'aveugle, et la moyenne par attribut que chacune implique.
| Lot | Origine | Procédé | Note SCA | Moyenne par attribut |
|---|---|---|---|---|
| Los Guardianes | Colombie, Valle del Cauca | Lavé | 83,5 | 7,64 |
| La Guayacana vert | Colombie, Nariño | Honey | 84,25 | 7,75 |
| Ibuka | Rwanda, Huye | Nature | 84,5 | 7,79 |
| Yirgacheffe | Éthiopie, Yirgacheffe | Nature | 84,75 | 7,82 |
| Heleph | Éthiopie, Sidama | Anaérobie | 85 | 7,86 |
| Ibuka vert anaérobie | Rwanda, Huye | Anaérobie | 85,5 | 7,93 |
| Bourbon Rose vert | Colombie, Huila | Nature | 85,5 | 7,93 |
La colonne de droite suppose que les trois attributs à dix points sont pleins, ce qui est le cas de nos lots. Elle se lit en une seconde : de 7,64 à 7,93, il y a vingt-neuf centièmes de point. Voilà ce que valent, en langage de dégustateur, les deux points qui séparent le bas et le haut de notre catalogue.
Ce que deux points changent, et ce qu'ils ne changent pas
Un acheteur qui découvre les notes imagine un gouffre entre 83,5 et 85,5. Il n'y en a pas, et il est important de le dire plutôt que de le laisser croire.
Ce que deux points changent. La complexité, essentiellement. Un lot à 85,5 porte plus d'arômes distincts, les tient plus longtemps en bouche, et son acidité est plus nette, mieux dessinée. Il est aussi plus rare, donc plus cher à l'achat, parce que le travail post-récolte y est plus exigeant et le risque de rater le lot plus grand.
Ce qu'ils ne changent pas. Le plaisir. Le Heleph, à 85 points, est le lot le plus clivant de notre catalogue : un anaérobie éthiopien qui divise franchement ceux qui le goûtent. Le Los Guardianes, à 83,5 points, notre note la plus basse, est un lavé colombien chocolaté que tout le monde finit. Les deux sont des cafés de spécialité, les deux ont été payés au-dessus du cours mondial, et un seul fait l'unanimité.
La note mesure la qualité intrinsèque d'un lot. Elle ne mesure pas sa compatibilité avec votre goût. Ce sont deux questions distinctes, et c'est la seconde qui décide de ce que vous rachèterez.
Les deux comparaisons que notre catalogue permet
Un catalogue de sept lots notés autorise deux démonstrations qu'on ne peut pas faire avec une seule origine.
Le même lot, deux procédés. Le Bourbon rouge de la coopérative Simbi, à Huye, obtient 84,5 en nature et 85,5 en anaérobie. Même variété, même colline, même altitude, même coopérative : un point d'écart sur le seul traitement post-récolte. C'est la preuve la plus propre qu'on puisse donner du rôle du procédé, et nous l'avons parce que Simbi maîtrise quatre méthodes de fermentation, ce qui est rare. Le détail est dans notre guide du café du Rwanda.
Le même lot, vert et torréfié. Trois de nos cafés existent dans les deux formats, et ils portent exactement la même note : le Los Guardianes à 83,5, l'Ibuka à 84,5, le Yirgacheffe à 84,75. Ce n'est pas une coïncidence, c'est une conséquence du protocole. La note est attribuée sur un échantillon torréfié de façon neutre, donc elle qualifie le grain vert et non notre travail de torréfaction. Un lot à 85 mal torréfié donne une mauvaise tasse, et le chiffre n'en saura rien.
Pourquoi on note avant d'acheter, pas après
C'est l'usage réel du cupping, et il n'a rien à voir avec le marketing. Un échantillon de quelques centaines de grammes arrive de Colombie, d'Éthiopie ou du Rwanda. Charles-Igor le torréfie, le goûte et le note lui-même, à Caluire, sur le profil neutre décrit plus haut, et on décide.
En dessous de 80, le lot ne rentre pas. À 79, le café est bon : il a probablement un ou deux défauts légers, une tasse un peu hétérogène, une finale courte. Il ferait un café honnête. Mais il sort de la catégorie, et avec lui le prix que nous pouvons payer au producteur. Refuser est donc un acte économique autant que gustatif, et c'est le moment le moins confortable du métier : derrière l'échantillon, il y a une famille qui a récolté à la main.
C'est pour cela que nous retournons chez les mêmes partenaires d'une récolte à l'autre, et que nous accompagnons le travail post-récolte plutôt que de chercher ailleurs quand une année déçoit. Le détail de ce parcours est dans l'article consacré au métier d'importateur.
Faire un cupping chez vous, sans matériel
Vous n'obtiendrez pas une note sur 100, et ce n'est pas le but. En revanche, vous apprendrez à reconnaître ce que vous aimez plus vite qu'avec n'importe quelle méthode d'extraction, parce que le cupping supprime la variable de la recette.
- Deux cafés, pas un. Un cupping à l'unité n'apprend rien. Prenez deux lots qui diffèrent d'une seule variable : même origine et autre procédé, ou même procédé et autre origine.
- Deux tasses par café, de forme identique, et 8 g de mouture moyenne dans chacune. Une balance de cuisine suffit.
- 150 ml d'eau à 93 °C, versés d'un coup. Si vous n'avez pas de thermomètre : portez à ébullition et attendez une minute.
- Quatre minutes sans toucher. Puis cassez la croûte à la cuillère en respirant au-dessus, et écumez la surface.
- Goûtez à la cuillère, en aspirant fort, et recommencez trois fois : très chaud, tiède, presque froid. Notez trois mots par tasse, pas plus.
- Comparez vos mots à notre fiche. Si vous avez écrit « agrumes » là où nous avons écrit « agrumes », vous venez de valider votre palais. Si vous avez écrit autre chose, c'est votre palais qui a raison pour vous.
Ce que la note ne dit pas
Un chiffre sur 100 mesure la qualité d'un lot à un instant donné. Il ignore quatre choses qui comptent autant, et il faut le savoir avant de choisir un café sur son score.
La torréfaction. Elle est standardisée pendant la notation, donc absente du chiffre, alors qu'elle représente la moitié de ce que vous buvez.
Le prix payé au producteur. Un lot à 86 points peut avoir été acheté au cours mondial. La qualité en tasse et la justice du prix sont deux sujets indépendants, et les confondre arrange tout le monde sauf le caféiculteur.
L'environnement. Rien dans la grille ne parle d'ombrage, de biodiversité ou d'intrants. Les producteurs que nous accompagnons dans le Valle del Cauca travaillent en agroforesterie, dans un couloir écologique de vingt-quatre réserves interconnectées, et cela ne leur rapporte pas un quart de point.
Le millésime. Une note sans année de récolte ne veut rien dire, puisqu'un micro-lot est l'affaire d'une seule campagne. C'est pourquoi chacune de nos fiches porte sa récolte, et pourquoi nous publions un bilan de la récolte 2026.
Colombie · Valle del CaucaLos Guardianes
Lavé, 1 900 mChocolat · Agrumes · Miel83,5 points
Rwanda · HuyeIbuka
Bourbon rouge naturePraline · Mûre · Cacao84,5 points
Éthiopie · SidamaHeleph
Heirloom anaérobie, 2 000 mFruits rouges · Prune · Cacao85 points
Les deux lots les mieux notés du catalogue, à 85,5 points, sont des cafés verts : l'Ibuka anaérobie du Rwanda et le Bourbon Rose de Huila. C'est là que les notes se lisent le plus directement, avant toute intervention de notre part.
Et pour comprendre d'où viennent ces chiffres dans la filière : le laboratoire de café de Serraniagua, où nos lots colombiens sont analysés avant d'être exportés.








